Quand la passion tourne à la prescription

Rédigé par Cynthia Vincent, Ph. D. en éducation, postdoctorante à l’Université de Montréal et cofondatrice de Les académiques

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À l’ère de la médicalisation des maux, quelles sont les tendances chez la relève en recherche qui éprouve des difficultés de santé mentale ? Une vaste étude suédoise révèle qu’en comparaison à un groupe témoin de personnes hautement éduquées, le taux d’usage de médicaments psychiatriques augmente drastiquement et significativement chez les doctorant·es, puis redescend après la l’obtention du diplôme. Comprendre ces données, c’est reconnaître que le problème dépasse les individus : il touche la culture même de la recherche.

« Quand j’ai commencé mon doctorat, j’étais convaincue que j’allais obtenir mon diplôme et changer le monde. J’étais remplie d’un optimisme naïf, avec en prime une petite dose de privilège parce que je n’avais jamais rencontré d’obstacle à mes réussites académiques auparavant. Je peux vous dire que le doctorat m’a rapidement ramenée sur terre. Je suis passée d’une personne confiante à quelqu’un qui remettait constamment ses capacités en question. Je passais des heures à m’inquiéter quand mes recherches ne fonctionnaient pas comme je l’espérais. Et quand mes recherches n’étaient pas un succès, j’en concluais que moi non plus.



Avec le temps, j’ai fini par recevoir un diagnostic de dépression clinique en plein doctorat. Encore une fois, j’ai cru que c’était un reflet de qui j’étais. Je pensais être profondément inadéquate et ne pas avoir la résilience nécessaire pour survivre dans le milieu universitaire. J’avais l’impression d’être la seule personne à vivre un trouble de santé mentale. Je me disais que je ne méritais pas ma place au doctorat et que je n’arriverais jamais à obtenir mon diplôme. » (Ayres, 2022, p. 3–4)

Ça, c’était le témoignage de Zoë Ayres, qui aujourd’hui, je vous rassure, a bel et bien diplômée du doctorat et est une chercheuse dans son domaine.


Mais, Zoë est aussi une fervente défenseuse de la santé mentale dans l’académia et c’est pour ça qu’elle partage ouvertement ce qu’elle a vécu dans son livre “Managing your mental health during your PhD – A survival guide"


Si vous souhaitez en savoir plus sur Zoë Ayres, Papa PhD a réalisé une série de deux épisodes avec cette femme extraordinaire. Vous pouvez les écouter [ici].

Ce qu’explique Zoë Ayres dans son livre, c’est qu’au départ, c’est souvent la passion qui nous pousse à entreprendre un doctorat. On arrive avec notre grande curiosité intellectuelle et notre désir de faire avancer la science. Mais cette passion se heurte rapidement aux exigences d’un parcours long et exigeant et où on a l’impression, parfois pour la première fois de notre vie, que tout le monde est meilleur que nous. Et c’est là où le doctorat met à rude épreuve notre santé mentale, entre autres. Et ça, c’est maintenant bien documenté. Depuis quelques années, les études s’accumulent sur les manifestations de détresse psychologique des doctorant·es : anxiété, dépression, épuisement, isolement, insomnie… La majorité de ces études s’effectuent par sondage ou par entrevue et donc, ces études présentent des données autorapportées. Or, une équipe de chercheur·es en Suède a récemment procédé autrement. En suivant plus de 20 000 doctorant·es sur plus d’une décennie, Bergvall et ses collègues (2025) ont comparé leurs données médicales à celles d’un groupe contrôle de personnes diplômées de maîtrise, mais non inscrites au doctorat. Ces personnes travaillaient ou faisaient autre chose, mais étaient aussi ce que les auteurs qualifient de «hautement éduquées».


Les résultats obtenus sont aussi rigoureux qu’inquiétants. Avant d’entrer au doctorat, les deux groupes présentent un taux similaire d’usage de médicaments psychiatriques. On parle d’antidépresseurs, d’anxiolytiques, d’hypnotiques et de sédatifs. Et donc, ce que les auteurs ont vu, c’est que les deux groupes étaient équivalents au départ et que dès le début du doctorat, le taux d’usage de médicaments psychiatriques augmentait drastiquement et significativement chez les doctorant·es en comparaison au groupe contrôle. Puis, les auteurs estiment que chez un même doctorant, la probabilité de se procurer des médicaments psychiatriques augmente jusqu’à 40% durant le doctorat en comparaison à avant le doctorat. L’étude montre aussi que cette tendance traverse les disciplines, à l’exception des sciences de la santé, où la progression d’usage est moindre.


Les auteurs se sont ensuite demandé si les résultats observés reflétaient une réelle détérioration de la santé mentale, ou simplement un changement dans les comportements de consultation des doctorant·es, qui pourraient être maintenant plus sensibilisé·es à la question de la santé mentale ou qui pourraient avoir un meilleur accès aux soins. Quoi que, mentionnons-le, dans le contexte suédois, cette hypothèse est peu probable parce que, la Suède dispose d’un système de santé universel, accessible et peu coûteux. Il est donc peu plausible que les résultats s’expliquent seulement par un meilleur accès aux soins au moment de l’entrée au doctorat.


Cela étant dit, les chercheurs se sont intéressés à des situations de santé mentale plus graves chez les deux groupes. Ils ont analysé les hospitalisations annuelles pour des troubles mentaux ou comportementaux, comme le fait d’avoir consommé des substances psychoactives et d’avoir posé des actes d’automutilation. ET encore une fois, les analyses montrent une augmentation statistiquement significative des hospitalisations après l’entrée au doctorat, avec une taille d’effet encore plus élevée que celle observée pour la consommation de médicaments psychiatriques.


Ces résultats suggèrent que la détérioration de la santé mentale ne s’explique pas seulement par une plus grande propension à consulter. Et, ça nous indique que le doctorat n’affecte pas uniquement des troubles généralement traités par médication, mais aussi des problèmes plus sévères, nécessitant des soins hospitaliers.


Le rôle du milieu

Bergvall et ses collaborateurs (2025) ont analysé les facteurs liés aux changements observés dans la consommation de médicaments psychiatriques chez le groupe de doctorant·es en comparaison au groupe contrôle. Et ils ont vu que les caractéristiques de l’environnement doctoral sont plus fortement associées à la consommation de médicaments psychiatriques que les conditions sur le marché du travail. Trois de ces caractéristiques sont plus inquiétantes:


  1. la durée plus longue du doctorat ;
  2. le ratio plus faible de professeurs par étudiants ;
  3. la moindre représentation des femmes dans l’université, tant parmi les professeur·es que parmi les doctorant·es.


Les doctorant·es qui rencontraient ces conditions présentaient une augmentation plus importante de la consommation de médicaments psychiatriques.

Je me permets de donner des interprétations sur ces trois caractéristiques.


  • Premièrement, je suppose que les doctorats qui adoptent un programme plus serré dans le temps ont des doctorant·es en meilleure santé mentale, parce que ces doctorant·es se sentent peut-être plus structuré·es et encadré·es par des balises et des dates butoirs, ce qui pourrait les encourager à mieux planifier et découper leur parcours.


  • Deuxièmement, les universités qui respectent des ratios entre le nombre d’étudiant·es accepté·es et des professeur·es disponibles, ont aussi des étudiant·es en meilleure santé mentale. C’est peut-être parce que ces universités peuvent mieux répondre au besoin de soutien des étudiant·es, parce que, justement, il y a un nombre raisonnable de professeur·es disponibles.


  • Troisièmement et finalement, les universités où il y a une meilleure représentation de femmes parmi le corps professoral et parmi les étudiant·es présentent aussi une meilleure santé mentale. Ici, je fais un lien avec une étude de Burkinshaw et White (2017) qui explique qu’à l’université, le leadership professoral se manifeste différemment chez les femmes et les hommes. Les hommes universitaires adopteraient plus souvent un leadership transactionnel. Le leadership transactionnel, en une phrase, c’est : « Je te donne quelque chose si tu fais ce qui est attendu ». Dans ce type de leadership, la personne va être plus directive et autoritaire, elle va se considérée comme le leader au dessus de ses personnes dirigées. Au contraire, les femmes unibversitaires seraient plus associées à un leadership transformationnel. Le leadership transformationnel, c’est plutôt : « Je t’inspire à vouloir aller plus loin, avec moi ». Dans ce leadership là, la personne vise à mobiliser, inspirer et transformer les personnes et les collectifs. Évidemment, ce second type de leadership est plus favorable à la santé mentale, grâce à la flexibilité et à la collaboration. Donc, on peut penser que plus de femmes à l’université offre plus de diversité de leadership, notamment transformationnel.

Bien sur, c’est une perspective genrée et binaire, et ça date de 2017, mais ce sont quand même des tendances rapportées… et heureusement ça tend à changer.


Bref, s’il y a une phrase à retenir sur les facteurs explicatifs, c’est que les contextes d’encadrement plus soutenants et les cultures académiques plus collaboratives pourraient être plus bénéfiques à la santé mentale.


Médicaments ou miroir d’un système ?

Pour revenir à l’étude Bergvall et ses collègues (2025), l’étude s’inscrit dans un contexte plus large : celui d’une société de la performance, où la souffrance se gère souvent par la médicalisation.

La hausse de l’usage de médicaments psychiatriques pendant le doctorat illustre ce double phénomène : d’un côté, la détresse liée à la valorisation de l’hyperperformance dans l’académia ; de l’autre, l’individualisation du problème en le ramenant à la chimie du cerveau plutôt qu’à la structure du système. En ce sens, les données de Bergvall et ses collègues (2025) sont un miroir de la culture académique.


Conclusion

Évidemment, on ne peut pas aborder un sujet sensible comme ça, sans vous dire que si vous vous sentez comme Ayres l’a décrit en début d’épisode, un sentiment de pessimisme, de désespoir, de stress chronique, etc., c’est important d’aller consulter des professionnel·les de la santé. En rapportant vos symptômes, n’importe quel médecin va s’inquiéter et va peut-être proposer une prescription de médicaments psychiatriques. Chercher un soulagement chimique, c’est correct si vous en avez besoin, mais ce n’est pas miraculeux… peut-être aussi qu’il y a d’autres solutions…

Alors, nos deux petites pistes d’actions du mois :


1. Parlez de la santé mentale dans l’académia. Lorsque vous allez moins bien, ce n’est pas seulement «vous»: c’est aussi le système qui doit être questionné. Votre santé mentale n’est pas seulement de votre responsabilité personnelle. Elle reflète aussi la façon dont votre programme, vos conditions d’études et votre environnement de recherche sont organisés. Donc, parlez-en. Je vous encourage à avoir le courage de parler avec votre direction de recherche et votre direction de programme pour nommer vos besoins et vos limites. Et surtout, je vous souhaite de voir ce genre de dialogue non pas comme une faiblesse, mais comme une compétence professionnelle.


2. Si au contraire votre parcours se déroule sans obstacle, contribuez à la culture du soin. Vous avez le privilège de pouvoir aider à faire de la recherche un milieu plus sain par vos pratiques. Par exemple, vous pourriez initier un groupe de soutien ou de pairs-mentors pour aider d’autres doctorant·es… parce que la collaboration, c’est un antidote puissant pour retrouver la passion dans l’académia. Je vous en fais la prescription 😉.

Références :


  • Ayres, Z. J. (2022). Managing your mental health during your PhD. Springer International Publishing AG.
  • Bergvall, S., Fernström, C., Ranehill, E., & Sandberg, A. (2025). The impact of PhD studies on mental health—A longitudinal population study. Journal of Health Economics, 104, 103070. https://doi.org/10.1016/j.jhealeco.2025.103070 
  • Burkinshaw, P. et White, K. (2017). Fixing the women or fixing universities : Women in HE leadership. Administrative Sciences, 7(3). https://doi.org/10.3390/admsci7030030



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