Publié le 6 juillet 2026

La liberté académique : depuis quand, où et comment ?

Article de blogue, série spéciale sur la conduite responsable en recherche, soutenue par le Fonds de recherche du Québec.


Rédigé par Olivier Bégin-Caouette, professeur agrégé à la Faculté des sciences de l’éducation de l’Université de Montréal et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en enseignement supérieur comparé et international.

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On ne vous apprend rien en vous disant que la relève en recherche, spécialement les personnes doctorantes, doit faire preuve d’autonomie dans son projet de recherche. Mais, on vous apprend peut-être quelque chose en vous disant que »

De sorte qu’il ne reste que : « De multiples recherches ont montré qu’avoir une perception positive de son autonomie et de sa liberté durant le doctorat est positivement corrélé au bien-être académique, à la satisfaction, et même, à la persévérance académique (Acharya et al., 2023; Devos et al., 2015; Devos et al., 2017; Hazell et al., 2020; Levecque et al. 2017; Overall et al., 2011; van Rooij et al., 2019).

Qu’est-ce que ces fameuses études entendent par « autonomie » et « liberté »? On peut citer par exemple, le fait de pouvoir choisir vos questions de recherche, explorer les idées qui vous interpellent, adopter les méthodes qui vous semblent les plus pertinentes ou encore exprimer un point de vue scientifique sans craindre de conséquences indésirables… Et, en fait, tous ces exemples se rapprochent d’un principe fondamental de l'enseignement supérieur, qu’on appelle : la liberté académique.

Voyageons à travers le temps et à travers le monde afin de mieux comprendre où a émergé le principe de la liberté académique, comment elle a évolué et pourquoi elle demeure essentielle à l’enseignement supérieur aujourd’hui.

 1. Remonter à la source

Premier arrêt. Pour comprendre la liberté académique, il faut revenir au Moyen Âge.

En 1088 à Bologne et, plus tard, en 1200 à Paris, l’Université naît comme une corporation, c’est-à-dire une guilde autonome regroupant des maîtres et des étudiants.


À l'époque, nous ne parlons pas encore de liberté académique, mais de la nécessité pour ces corporations de médecins et d’avocats d’enseigner et d’apprendre à l’abri à la fois des pouvoirs ecclésiastiques et des pouvoirs impériaux.


En 1215, le Pape Grégoire IX formule une bulle papale qui accorde à l’Université de Paris ce que nous appelons aujourd’hui l’autonomie institutionnelle, soit le droit de se gérer elle-même et d’enseigner librement à l’intérieur de ses murs. À noter qu’une bulle papale est un document officiel scellé par le pape pour promulguer un acte juridique ou religieux.


Les premières universités embauchent même leurs propres milices afin de protéger leur autonomie et de se défendre contre les communes qui ne les voient pas d’un bon œil. 



 2. 1810 : Humboldt et la formalisation moderne de la liberté académique

Notre deuxième arrêt nous emmène en Prusse (l’actuelle Allemagne), au début du XIXᵉ siècle.


En 1806, Napoléon Bonaparte remporte une victoire contre la Prusse dans la bataille d’Iéna. La défaite secoue profondément l’État prussien, qui perd notamment sa plus grande université, l’Université de Halle, à la suite de la conquête du territoire où elle se trouvait.


Le roi de Prusse, Frédéric-Guillaume III, cherche à reconstruire la puissance intellectuelle du pays. Il demande alors au philosophe Wilhelm von Humboldt d’imaginer un nouveau modèle d’université, capable d’élever la nation. Ce modèle, qui donnera naissance en 1810 à l’Université de Berlin, repose sur quatre principes devenus indissociables de l’université moderne :















«L’enseignement nourrit la recherche et la recherche nourrit l’enseignement.» 

  • Le premier principe est celui de l’unité de l’enseignement et de la recherche. Avant 1810, les universités avaient pour unique mission de transmettre des savoirs établis. 
  • Avec Humboldt, l’idée change : les professeurs ne doivent plus seulement enseigner des connaissances existantes, ils doivent aussi participer à la création de nouvelles connaissances. 
  • Les personnes étudiantes doivent être initiées à cette démarche. C’est dans ce contexte qu’apparaissent les premiers séminaires de recherche. 
  • En somme, l’enseignement nourrit la recherche et la recherche nourrit l’enseignement.


  • Le second principe est celui de la création du philosophiæ doctor (le Ph. D.). À l’époque, les quatre facultés universitaires – arts, droit, médecine et théologie – se livraient une concurrence incessante, souvent arbitrée par la Faculté de théologie. 
  • Pour Humboldt, il importe que les disciplines se parlent entre elles et que la coordination ne soit plus assumée par la théologie. La philosophie est alors le domaine qui englobe les autres et le Ph. D., le diplôme ultime qui unit toutes les disciplines. Même aujourd’hui, les doctorats en biologie, psychologie ou physique portent encore le titre de « Ph. D. », en héritage direct de cette vision.


  • Le troisième principe est celui de l’autonomie institutionnelle selon lequel l’Université est financée par l’État, mais elle peut se gérer comme elle l’entend. Humboldt tente alors de protéger l’Université des intérêts privés (comme ceux des entreprises), tout en ne la soumettant pas aux dictats du Roi. Un financement inconditionnel de la part de l’État est la solution envisagée.


  • Et, finalement, le dernier principe est celui de la liberté académique. Il s’agit de la première formalisation officielle de ce principe fondateur. À l’intérieur des murs de l’Université, les professeurs ont la liberté de chercher « la vérité » avec les méthodes qu’ils jugent pertinentes et de l’enseigner librement aux personnes étudiantes. L’objectif est de permettre l’avancement des connaissances, même lorsque les idées sont nouvelles, controversées ou dérangeantes.

Ce modèle, qu’on appelle aujourd’hui le modèle humboldtien, influencera profondément l’université occidentale, notamment par son adoption, quelques décennies plus tard, par les universités américaines (notamment pour leur graduate schools).

3. 1996–1997 : La reconnaissance internationale

Notre dernier arrêt nous amène à la fin des années 1990, lorsque l’UNESCO publie deux grandes recommandations sur la condition du personnel enseignant.

La Recommandation de 1997, consacrée spécifiquement à l’enseignement supérieur, est particulièrement claire. 


  • À l’article 28, elle stipule que les enseignants ont le droit d’enseigner à l’abri de toute ingérence dès lors qu’ils respectent les principes professionnels reconnus, notamment ceux de la responsabilité professionnelle et de la rigueur intellectuelle à l’égard des normes et des méthodes d’enseignement.
  • À l’article 29, il est écrit que les enseignants du supérieur ont le droit d’effectuer des recherches à l’abri de toute ingérence ou de toute restriction, dès lors que cette activité s’exerce dans le respect de la responsabilité professionnelle.



Autrement dit, la liberté académique n’est pas un droit citoyen comme l’est la liberté d’expression : c’est une liberté professionnelle, associée à une responsabilité professionnelle, et indissociable des normes, des méthodes et du devoir vis-à-vis de l’avancement des savoirs. 


En clair, la personne enseignante a le droit d’enseigner comme elle l’entend, mais elle a une responsabilité professionnelle de se tenir informée de l’évolution de sa discipline, de choisir des ouvrages didactiques de qualité, d’adopter des approches pédagogiques appropriées et de respecter le cadre du programme dans lequel elle enseigne.


De même, cette personne peut effectuer des recherches sans ingérence ou restriction, mais elle a, là aussi, la responsabilité de suivre l’évolution des connaissances, d’adopter les méthodes de recherche les plus appropriées et de soumettre son travail à l’évaluation de ses pairs.


J’ajouterais une précision. Selon l’article 27 de la Recommandation de l’UNESCO, les personnes enseignantes du supérieur devraient aussi avoir le droit à la liberté d’exprimer librement leur opinion au sujet de l’établissement ou du système d’enseignement supérieur dans lequel elles travaillent. Cette liberté devrait donc normalement les protéger du « devoir de loyauté » que d’autres types d’organisations imposent à leurs employés.


4. Une liberté indispensable aux missions universitaires


Mais pourquoi cette liberté est-elle considérée comme si importante qu’une organisation internationale telle que l’UNESCO ait jugé nécessaire de la protéger officiellement?


Tout d’abord, parce que cette liberté est indispensable à l’accomplissement des missions de l’enseignement supérieur : enseigner, faire avancer les connaissances et contribuer à la société. La première mission est celle de l’enseignement. Les établissements d’enseignement supérieur se doivent de transmettre l’état le plus avancé des connaissances, telles qu’évaluées par les pairs. Pour ce faire, ce sont les spécialistes d’un domaine spécifique (et non un gestionnaire ou un fonctionnaire) qui déterminent ce qui doit être enseigné, que ce soit individuellement ou collectivement, dans un cours ou dans un programme. La liberté académique s’arrime alors à la collégialité, c’est-à-dire que les décisions relatives à l’enseignement sont prises entre pairs.



Et puisqu’il est difficile de séparer ce qui est enseigné de la manière de l’enseigner, cette liberté s’étend aussi aux approches pédagogiques. Les personnes enseignantes disposent d’une autonomie professionnelle leur permettant de choisir les méthodes qu’elles jugent les plus appropriées pour favoriser les apprentissages. La littérature anglophone parle même de pedagogic self-governance, soit une forme d’autonomie pédagogique fondée sur l’expertise professionnelle. La seconde mission est celle de la recherche. Pour pousser les frontières de la connaissance, les personnes chercheuses doivent pouvoir choisir les méthodes de recherche les plus adaptées; tirer librement les conclusions qui s’imposent; et affirmer la valeur de leurs contributions à la recherche, même si celles-ci peuvent être critiquées.

C’est d’ailleurs là, la base même de la méthode scientifique. La liberté académique s’arrime dans ce cas au scepticisme organisé, un principe central de la science selon lequel les idées scientifiques doivent constamment être examinées, critiquées et évaluées par les pairs. En effet, les chercheurs ont le droit de choisir leurs méthodes de recherche et de rédiger leurs conclusions, mais il en revient à leurs pairs d’évaluer la pertinence des propositions soumises à des mécanismes collectifs d’évaluation, par exemple lors de demandes de subventions ou de publications scientifiques.

Je souligne que les professeurs d’université sont nombreux à affirmer le caractère essentiel de la liberté académique. Selon une étude que nous avons menée dans quatre pays scandinaves, 94 % des personnes professeures interrogées indiquaient que la liberté académique exerçait une influence positive sur leur capacité à produire de la recherche. Nous avons mené une étude similaire dans cinq provinces canadiennes et ce sont 84 % des personnes professeures qui rapportaient le même constat.


Ajoutons finalement que la liberté académique a des effets qui dépassent largement le monde de l’enseignement supérieur. En plus de contribuer à la vitalité démocratique, la liberté académique contribuerait à la croissance économique et à la productivité des pays. C’est du moins ce que suggère une étude menée par Berggren et ses collaborateurs dans 127 pays entre 1960 et 2015.


5. Une protection très variable à travers le monde

La liberté académique est donc fondamentale aux missions de l’enseignement supérieur et c’est pour cette raison qu’elle s’inscrit dans le cadre légal de plusieurs États, même si la protection qui lui est accordée varie grandement. 


Par exemple, en Allemagne, la liberté académique est inscrite dans la Loi-cadre sur l’enseignement supérieur. Selon celle-ci, les établissements d’enseignement supérieur, ce qui inclut les universités mais aussi les hautes écoles spécialisées, ont la responsabilité de protéger la liberté de leur communauté. Cette communauté inclut les professeurs, de même que les chargés de cours. La liberté qui est garantie à ces derniers est toutefois plus restreinte puisqu'elle ne s'applique qu'à la fonction d'enseignement et que durant cette activité. Les étudiants sont aussi couverts puisque la Loi protège non seulement l’enseignement, mais aussi l’apprentissage. 


La Finlande adopte une approche similaire. La Constitution protège explicitement la liberté de recherche et d’enseignement des universités. Cette protection s’étend aussi aux personnes étudiantes à travers l’idée d’une formation libre de contraintes idéologiques ou politiques. Toutefois, même dans des systèmes où la liberté académique est fortement reconnue, celle-ci demeure liée aux conditions concrètes de travail des universitaires. En 2023, une décision de la Cour suprême finlandaise accordant davantage de flexibilité aux universités pour mettre fin à certains postes permanents a ravivé les inquiétudes quant à la protection réelle de la liberté académique. Plusieurs observateurs rappellent en effet que la sécurité d’emploi permet aux universitaires de défendre des idées controversées, de critiquer leur institution ou de mener des recherches sensibles sans craindre des représailles professionnelles.


En France, le Code de l’éducation stipule que « les enseignants et les chercheurs jouissent d’une pleine indépendance dans l’exercice de leurs fonctions d’enseignement et de leurs activités de recherche ». 

Il est cependant écrit que cette indépendance est encadrée par « les principes d’objectivité et de tolérance ». En plus, si le Code couvre les grandes écoles en plus des universités, il ne s’applique pas directement aux personnes étudiantes. Je souligne quand même que certaines institutions, comme l’Université Paris-Saclay ou Polytechnique, ont élargi cette protection dans leurs propres politiques.

Et qu’en est-il en Amérique du Nord?

C’est un peu différent. En effet, si en Europe, la liberté académique est distincte de la liberté d’expression, aux États-Unis et au Canada, elle est souvent protégée parce qu’elle découle de cette dernière. 


Par exemple, aux États-Unis, la Constitution ne mentionne pas explicitement la liberté académique. Mais, la Cour suprême américaine l’a rattachée au Premier amendement, celui qui protège la liberté d’expression.


Au Canada, la situation est encore différente. Jean-François Gaudreault-Desbiens et Léa Boutrouille (2024) expliquent bien que la liberté académique n’est pas un droit constitutionnel, ni même un sous-ensemble automatique de la liberté d’expression. Elle constitue plutôt un « intérêt constitutionnel » – protégé de manière indirecte, fragmentée et contextuelle, mais non consacré comme droit autonome par la Cour suprême. Dans ce contexte, ce sont souvent les conventions collectives des établissements qui la protègent.


Le Québec est la seule province à avoir adopté une loi sur la liberté académique. Celle-ci est définie comme le droit d’exercer une activité sans contrainte idéologique ou morale, dès lors qu’elle contribue à la mission d’une université. Cela signifie que la liberté académique ne concerne pas seulement les personnes professeures : elle peut aussi s’appliquer à d’autres personnes, à condition que leur travail participe réellement à cette mission. Les personnes chargées de cours sont incluses dès lors qu’elles contribuent à la mission d’enseignement. De même, les personnes étudiantes aux cycles supérieurs y contribuent, par exemple, à travers leurs activités de recherche. Autrement dit, la liberté académique concerne la relève en recherche lorsqu’elle contribue concrètement aux missions universitaires. 


La loi québécoise présente toutefois certaines limites. Contrairement à certains pays européens, elle ne couvre toutefois pas la liberté d’apprendre. Elle exclut également les personnes enseignantes des établissements collégiaux, même si elles font partie de l’enseignement supérieur québécois. Plusieurs spécialistes, dont Annie Desjardins, Pierre Michaud et Jason Luckerhoff (2025), considèrent que ce choix va à l’encontre des principes défendus par l’UNESCO.

6. En conclusion


Que peut-on retenir de ce survol historique et géographique de la liberté académique?


  1. Tout d’abord, qu’elle n’est pas synonyme de liberté d’expression. Elle découle plutôt de la responsabilité professionnelle des acteurs de l’enseignement supérieur envers les missions de leur établissement. Elle se limite d’ailleurs généralement à l’enseignement et à la recherche.
  2. Cette liberté permet aux universitaires, et, sous certaines conditions, à la relève en recherche, de poser des questions de recherche, d’explorer des idées nouvelles et de remettre en question des savoirs établis.
  3. Il s’agit finalement d’un principe fondateur de l’enseignement supérieur qui est protégé par le législateur ou les tribunaux, mais de manière très variable selon les juridictions. Pour plusieurs, c’est une liberté fragile, qui doit constamment être défendue, clarifiée et actualisée.


Et, peut-être qu’en comprenant son histoire, nous pourrons mieux être en mesure de contribuer aux débats qui l’entourent aujourd’hui.


Références :


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  • Bernatchez, J. et Lemieux, O. (2025). La liberté académique universitaire. Une analyse politique du phénomène. Dans Bégin-Caouette, O., Maltais, É., Bernatchez, J., Luckerhoff, J., Maltais, M. et Umbriaco, M. (dir.), L’université au Québec. Enjeux et défis (p. 351-382). Les Publications du LIRES.
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  • Devos, C., Boudrenghien, G., Van der Linden, N., Azzi, A., Frenay, M., Galand, B. et Klein, O. (2017). Doctoral students’ experiences leading to completion or attrition: a matter of sense, progress and distress. European Journal of Psychology of Education, 32(1), 61‑77. https://doi.org/10.1007/s10212-016-0290-0
  • Gaudreault‑Desbiens, J.‑F. et Boutrouille, L. (2024). Libertés expressives dans l’université canadienne contemporaine : Cadres juridiques et enjeux éthiques. Éditions Thémis.
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  • Van Rooij, E., Fokkens-Bruinsma, M. et Jansen, E. (2019). Factors that influence PhD candidates’ success : the importance of PhD project characteristics. Studies in Continuing Education, 43(1), 48-67. https://doi.org/10.1080/0158037X.2019.1652158

L’organisation du texte de cet article de blogue a été facilitée par l’utilisation de Microsoft 365 Copilot, version 2.20260602.20.0, le 30 avril 2026. L’outil a été utilisé pour organiser et structurer l’information. La requête employée était « Voici des éléments de texte que j’aimerais organiser dans un texte de baladodiffusion cohérent. Peux-tu m’aider à organiser ces idées? ». L’auteur conserve l’entière responsabilité du contenu final de cet article de blogue.

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